Date de naissance estimée
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Date de décès estimée
Et si je parle encore, en la fin de ce discours, des choses que j'ai étudié dans les sciences, et des raisons que j'ai eues de ne me point contenter de celles que les autres avaient cultivées, ce sera pour faire voir combien peu je m'y suis appliqué, et qu'il n'est pas besoin de beaucoup de temps pour en avoir des connaissances suffisantes, pourvu qu'on s'en serve avec bon sens, et qu'on prenne garde de n'en abuser point, comme j'ai fait pour tâcher d'en user, pour régler mes actions, avec plus de succès que si je n'eusse jamais rien étudié. > [...] Je ne voulus point chercher à en savoir d'autres, que je vis que les sciences les plus utiles, et qu'il faudrait le mieux savoir, sont celles qui sont les plus mal traitées par ceux qui les cultivent ; car je croyais que la géométrie, l'algèbre, et l'arithmétique, que j'avais apprises, étaient plutôt des arts qui servent à satisfaire la curiosité, qu'à perfectionner l'esprit, et à le rendre plus propre aux usages de la vie. > C'est pourquoi je me délivrai de l'embarras d'avoir appris les langues, et de la lecture de tous les livres qui traitent des sciences ; et je me délivrai encore de la fréquentation de ceux qui sont appelés savants, et de la conversation de ceux qui traitent des choses de sciences, et de l'usage de tous les instruments qui servent à perfectionner l'esprit ; et je me délivrai même de l'étude des sciences mêmes, pour n'en pas abuser, comme j'avait fait pour tâcher d'en user, pour régler mes actions.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. > Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. > Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés ; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. > Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Il ne manque point de sens au cœur, pour nous avertir de ce qui nous nuit ou nous profite ; mais il manque souvent de jugement, pour discerner le vrai d'avec le faux. Et c'est de ce jugement que dépend la générosité, qui est la clef de toutes les autres vertus, et le remède souverain contre tous les désordres des passions. [...] > La générosité fait qu'on s'estime soi-même le plus qu'il est légitime de se faire, et qu'on se mésestime pas aussi. Et comme le vice d'humilité n'est qu'une faiblesse d'esprit, qui fait qu'on s'estime moins qu'on ne doit, la générosité est une force qui fait qu'on se connaît et qu'on s'estime justement soi-même. > Ceux qui sont généreux sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se jugent capables. Ils sont obligeants et libéraux, mais sans ostentation ; et bien qu'ils entreprennent souvent des choses difficiles, ils ne laissent pas de se reposer volontiers, lorsqu'il n'y a point d'utilité de se troubler.
Et comme je considérais que, de tous ceux que j'ai autrefois entendus, aucun n'a expliqué la nature des corps et de leurs mouvements, sinon par des comparaisons tirées de certaines choses qui sont parmi nous ; et que je ne voyais point que toutes ces comparaisons eussent aucune force, ni qu'elles pussent me rendre la connaissance d'aucune chose, je me proposai de chercher si, par la considération de quelques unes des choses qui sont parmi nous, je ne pourrais point parvenir à connaître quelque chose de plus certain et de plus manifeste. [...] > Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entre-suivent en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre.
Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures ne sont rien que des illusions et rêveries dont ce génie s'est servi pour tendre des pièges à ma crédulité. Je me considérerais moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang, comme n'ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins est-il en ma puissance de suspendre mon jugement.
Et d'autant que je connais que toutes les choses que je conçois clairement et distinctement peuvent être créées par Dieu précisément comme je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et distinctement une chose sans une autre, pour être certain que l'une est distincte ou différente de l'autre [...]. Je sais que je suis, et je demande ce que je suis. Je sais certainement que je suis une chose qui pense ; mais ne sais-je donc pas aussi ce que c'est que moi ? [...] > Or je suis véritablement une chose qui pense et qui existe ; mais quelle est cette chose ? Je le sais : c'est une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. [...] > Et parce que je sais clairement que l'étendue n'est point la pensée, et que je sais par ailleurs que je suis une chose qui pense, je conclus certainement que je suis véritablement distinct de mon corps, et que je peux exister sans lui.
Or il est certain que moi, qui ai cette idée, je suis ; mais je ne connais pas encore clairement ce que c'est que moi-même, ou ce qui est requis pour que je sois : mais je dois considérer que j'ai en moi l'idée d'un être souverainement parfait et infini, et que j'aperçois par là qu'il y a plus de réalité dans la substance infinie que dans la finie, et que par conséquent j'ai en quelque sorte premier en moi la connaissance de l'infini que du fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même. [...] > Car d'où aurais-je, moi qui suis fini, cette idée de l'infini, si elle ne m'avait été mise par quelque substance qui fût véritablement infinie ? Et je ne saurais pas l'être moi-même, puisque l'infini ne peut procéder du fini. [...] Cette idée n'est pas représentée en moi par le moyen d'un être qui manque de perfection, mais bien par celle qui en possède ; car elle ne me représente pas seulement l'infini en général, mais encore elle représente clairement et distinctement cette infinité qui est en Dieu.
Je me persuade de ceci, que toutes les fois que ma raison me convainc de quelque vérité, et que j'en ai une notion claire et distincte, il ne me reste plus aucun doute ni aucun sujet de doute sur cette vérité [...]. Mais je ne puis croire que je sois dans l'erreur, que pour deux raisons : à savoir, ou bien que je suis trompé par quelque Dieu qui m'est inconnu, ou bien que je suis né avec un tel défaut de nature que je me trompe même en那些 choses qui me semblent le plus vraies. > Or je connais certainement que je ne saurais errer toutes les fois que je juge de quelque chose que je connais clairement et distinctement. Car Dieu ne saurait me tromper, puisqu'il est souverainement bon et parfait. [...] > Ainsi je connais clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu : en sorte qu'avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre chose. Ainsi je peux dès maintenant connaître et être certain de plusieurs choses, nonobstant que je ne me souvienne pas d'avoir été si longtemps que j'aie douté de toutes choses.
Je remarquai [...] que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
Mais qu'est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense ? C'est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. [...] > Car ce que j'ai dit tout à l'heure que je suis certainement vrai : je suis, j'existe, est ceci : que je suis une chose qui pense, je suis une chose qui pense. Mais y a-t-il rien de plus évident que cela ? Mais qu'est-ce que cela signifie ? Une chose qui pense, une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent.